Jean-Yves

J’ai grandi dans une famille modeste, matérialiste et protectrice. Mon père était instituteur, ma mère secrétaire de mairie. Étant issu de leurs attachements et de leurs troubles, je porte une partie de leur souffrance existentielle. Ai-je évité le désarroi des frustrations et la fatalité de la destinée en refusant instinctivement les conventions et l’absurdité des croyances qui m’ont vu grandir ? L’errance universitaire et la précarité subséquente m’ont amené à comprendre l’importance des choix, ceux qui orientent la vie. C’est ainsi, devant l’échec de mon insertion sociale et l’ignorance de certains pans de mon histoire que je me suis aperçu que je cherchais qui je suis. Je ruminais donc mes espoirs et ma déroute quand ma grand-mère, inquiète de mon sort, m’a mis sur la voie du soin. Lorsqu’elle est tombée sur deux annonces de concours dans le journal local, j’avais la possibilité de devenir gardien de prison ou infirmier. Je suis donc devenu infirmier à 28 ans.

Dès la première année de formation, j’ai ressenti une affinité particulière pour la maladie mentale, choix ou destinée ? En réalité, le milieu psychiatrique était un théâtre de questions existentielles dans lequel je me retrouvais le plus et où je fonctionnais le mieux. Je percevais cet endroit comme le lieu où je pouvais réaliser mon insertion sociale et créer l’un de mes rôles existentiels.

En débutant ma carrière d’infirmier en 1997 dans un cadre institutionnel composé essentiellement d’I.S.P. (Infirmiers de Secteur Psychiatrique), j’ai découvert le soutien, l’accompagnement, l’écoute, l’activité et les questionnements thérapeutiques, supportés par la volonté permanente de compréhension afin de favoriser la résolution ou la sédation des difficultés existentielles. Comme l’acceptation de l’histoire de vie passe par la bienveillance d’un autre capable de reconnaître la liberté d’être, j’ai rapidement assimilé la technique de relation d’aide et l’approche centrée sur la personne de Carl Rogers pour tenter de saisir, moduler et transformer les charges affectives et les comportements.

Nonobstant, la fonction soignante n'a pas attendu mon individuation et l'éveil de ma quintessence pour m’exposer à la souffrance d’autrui.

C’est ainsi que, devant les carences, les frustrations, les doutes, les sentiments d’absurdité ou de crainte des patients, je me suis retrouvé face à mes verrous et à mes lacunes. J’ai alors questionné ma capacité de changement et mes représentations pour acquérir une meilleure connaissance des éléments de pensée qui me composent. Avec la volonté de ma propre évolution, j’ai mis en pratique tout ce qu’il m’était possible de réaliser en moi-même pour réviser ma relation au monde et me libérer de mes impulsions identificatoires. C’est donc lorsque je me suis accordé à mes propres désordres psychoaffectifs et à mes blessures narcissiques que j’ai pu entendre (accepter) la souffrance d’autrui. À partir de là, j’ai pu accompagner les pensées morbides avec la conscience de la profonde difficulté à guérir de l’existence. Ainsi, ma réflexion étayant mon action et me sachant faillible devant la manifestation d’un nœud existentiel, j’ai commencé à exister simplement en tant que moi-soignant dans le domaine concret du dispositif institutionnel où le soin est fait essentiellement de soi dans un rapport de perceptions.